Compromis suisse de 1943

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Déclaration de 1943

Selon la doctrine en vigueur sous la direction de Joseph Rutherford et de Nathan Knorr, les adeptes Témoins de Jéhovah étaient dans l'obligation de refuser le service militaire, car l'accepter était jugé incompatible avec les normes chrétiennes. Or, il apparaît qu'en 1943, la branche suisse de l'organisation jéhoviste envoya un document aux autorités gouvernementales du pays affirmant que les adeptes effectuaient alors leur service militaire et que le mouvement n'interdisait pas celui-ci. Cette "Déclaration", reconnue comme véridique par la direction de l'organisation jéhoviste, constitue donc un compromis.

Origine du compromis

Pierre Oddon, un pasteur évangélique spécialisé dans l'évangélisation aux Témoins de Jéhovah, révéla d'après des documents d'archives suisses une curieuse persistance du point de vue de Russell en Suisse en 1943.

En effet, accusée d'être contre le service militaire, la direction suisse des Témoins de Jéhovah prétendit dans une lettre adressée aux autorités suisses "qu'à aucun moment, ils [les Témoins] n'avaient vu l'accomplissement des obligations militaires comme une offense contre les principes et les aspirations de l'association des Témoins de Jéhovah". Pour preuves de leur bonne foi, la lettre précisa que "des centaines de nos membres et de nos sympathisants ont accomplis leur obligation militaire et continuent à le faire".[1] Cette déclaration figura dans un numéro de Consolation, et son contenu fut en partie reproduit et critiqué dans un livre co-écrit par Janine Tavernier, l'ex-présidente de l'association de lutte contre les dérives sectaires ADFI, qui perçoit dans ce document du "cynisme".[2]

Certes, la Suisse était neutre pendant cette guerre, néanmoins l'attitude des Témoins de Jéhovah envers le service militaire ne s'est jamais occupée de savoir si l'État qui demandait l'accomplissement des obligations militaires était en guerre ou pas; de plus, au même moment, des Témoins de Jéhovah allemands se faisaient exécuter pour refus du service militaire. De ce fait, l'attitude de la branche suisse semble problématique.

Version actuelle de la Watch Tower

Des publications jéhovistes

Néanmoins, malgré le contenu de la "Déclaration" ci-dessus, l' Annuaire des Témoins de Jéhovah de 1987, qui était consacré à l'histoire des Témoins de Jéhovah de Suisse, déclara à la page 156 au sujet de la période de la Seconde guerre mondiale: "Fidèles aux directives de leur conscience, la plupart des Témoins de Jéhovah refusèrent le service armé (Ésaïe 2:2-4; Romains 6:12-14; 12:1,2)."

Était-ce une nouvelle fois une manœuvre de diversion comme la déclaration de 1933 en Allemagne? La Suisse étant le siège du bureau des Témoins de Jéhovah qui supervisait l'œuvre de l'organisation dans toute l'Europe, y compris l'Allemagne, jusqu'en 1940, les Témoins de Jéhovah de Suisse ont-ils tenté de préservé leur réseau européen par un compromis? En tous cas, l'histoire officielle du mouvement ne dit rien à ce sujet, l' Annuaire de 1987 retraçant en quelques pages l'histoire suisse des Témoins de Jéhovah durant la période 1942-45 en moins de huit pages d'informations très générales.

Dans une lettre personnelle

Réponse Déclaration 1943.jpg

Une lettre datée de novembre 1982 provenant de la direction française du mouvement et adressée à une adepte ayant été questionnée par un homme qui connaissait l'existence de cette "Déclaration" (voir scan ci-contre), révèle deux choses à propos de la Société Watch Tower:[3]
- Elle reconnaît l'authenticité de cette "Déclaration" qui ne peut donc pas être remise en question;
- Elle est plutôt mal à l'aise avec ce document et a bien conscience que celui-ci peut lui causer du tort; elle souhaite qu'il reste confidentiel et envisage des discussions corsées avec la personne ayant posé des questions sur ce document, comme en témoignent les deux recommandations qu'elle adresse à cette adepte:

  • "Nous te demandons toutefois de ne pas remettre entre les mains d'ennemis de la vérité cette "Déclaration" et à plus forte raison d'en faire des photocopies en vertu du principe énoncé en Matthieu 7:6; 10:16. Sans donc trop présumer des intentions de l'homme que tu visites et par simple prudence, nous préférons qu'il n'ait pas un double de cette "Déclaration" pour éviter tout usage adverse éventuel contre la vérité."
  • "Nous pensons qu'il serait également approprié qu'un ancien t'accompagne pour visiter ce monsieur étant donné le côté ambigu et épineux des discussions."

Ainsi, avec l'affaire de l'association avec l'ONU dans les années 1990 ainsi que l'affaire du compromis mexicain dans les années 1970 à propos du service militaire également, il s'agit donc d'un nouveau compromis que les autorités du mouvement ont bien du mal à assumer publiquement.

Enquête par deux auteurs

L'affaire relative à cette "Déclaration" est évoquée dans le livre de Sylvie Graffard et Léo Tristan intitulé Les Bibleforshers et le Nazisme - 1933-1945, dans sa 6ème édition. Les auteurs de ce livre ont obtenu une réponse des autorités jéhovistes de Suisse, dont voici quelques extraits, aux pages 53 et 54 (les coupures dans le texte signalés par des points de suspension entre crochets sont de l'auteur du livre):

« En 1942 un procès militaire remarquable s'est tenu contre les dirigeants de l'œuvre. Le dénouement? On ne reconnaissait que partiellement l'argumentation chrétienne des défendants et on leur attribuait un degré de culpabilité dans la question du refus du service militaire. En conséquence, un grave risque planait sur l'œuvre des Témoins de Jéhovah de Suisse, celui d'une interdiction formelle prononcée par le gouvernement. Le cas échéant, les Témoins auraient perdu le dernier bureau encore officiellement opérant sur le continent européen. Cela aurait sévèrement menacé l'assistance en faveur des Témoins réfugiés provenant des pays gouvernés par les nazis ainsi que les efforts clandestins en faveur des victimes de la persécution en Allemagne.
« C'est dans ce contexte dramatique que les avocats des Témoins, parmi eux Maitre Johannes Huber de St-Gall, conseiller national d'excellente réputation et appartenant au parti social-démocrate, encouragèrent les responsables du Béthel à publier une déclaration qui dissiperait les calomnies politiques lancées contre l'Association des Témoins de Jéhovah. Le texte de la "Déclaration" fut préparé par cet avocat, mais signé et publié par les responsables de l'Association. La "Déclaration" était de bonne foi, et, dans l'ensemble, bien formulée. Elle a probablement contribué à éviter l'interdiction.
« Cependant, l'affirmation de la "Déclaration" selon laquelle "des centaines de nos membres et amis" avaient rempli et continuaient à remplir "leurs devoirs militaires" résumait trop simplement une réalité plus complexe. Le termes "amis" se référait à des personnes non baptisés, notamment des maris non-Témoins qui eux, bien sûr, accomplissaient leur service militaire. Quand aux "membres", il s'agissait en fait de deux groupes de frères. Premièrement, il y avait les Témoins qui avaient refusé le service militaire et avaient été condamnés assez sévèrement. La "Déclaration" ne les mentionne pas. Deuxièmement, il y avait un certain nombre de Témoins qui étaient effectivement enrôlés dans l'armée.
« À cet égard, il convient de relever un autre aspect important. Lorsque les autorités argumentaient avec les Témoins, elles insistaient sur le fait que la Suisse était neutre, que la Suisse n'allait jamais prendre l'initiative d'une guerre et que la légitime défense ne violait pas les principes chrétiens. Ce dernier argument n'étaient pas irrecevable pour les Témoins. Ainsi le principe d'une neutralité chrétienne mondiale de la part des Témoins de Jéhovah était obscurci par le fait de la "neutralité" officielle de la Suisse. Les témoignages de nos doyens qui ont vécus cette époque attestent ceci: dans le cas où la Suisse serait entré activement en guerre, ceux qui étaient enrôlés étaient décidés à immédiatement se désolidariser de l'armée et à rejoindre le rang des objecteurs. [...]
« Malheureusement, depuis 1942 les contacts avec le siège mondial des Témoins de Jéhovah étaient coupés. Les responsables de l'œuvre en Suisse n'ont donc pas eu la possibilité de le consulter pour recevoir les conseils nécessaires. En conséquence, parmi les Témoins de Suisse, certains ont choisi d'être objecteurs de conscience et de refuser le service militaire, ce qui leur a valu l'emprisonnement, alors que d'autres furent d'avis que le service dans une armée neutre, dans un pays non-combattant, n'était pas inconciliable avec leur foi.
« Cette position ambiguë des Témoins en Suisse n'était pas satisfaisante. C'est pourquoi, aussitôt après la Guerre terminée et les contacts rétablis avec le siège mondial, la question fût abordée. Les témoins ont parlés très ouvertement de l'embarras que la "Déclaration" leur avait causé. Il est d'ailleurs intéressant de relever que la phrase problématique fut l'objet d'une réprimande et d'une correction publique de la part du président de l'Association mondiale des Témoins de Jéhovah, M.N.H Knorr, et cela en 1947, lors d'un congrès à Zurich [...]
« Depuis lors, il a toujours été clair pour l'ensemble des Témoins suisses que la neutralité chrétienne signifie s'abstenir de tout lien avec les forces militaires du pays, même si la Suisse continue à professer sa neutralité officielle. [...]. »

Analyse critique

La réponse de la part de l'organisation jéhoviste reproduite ci-dessus est unique puisque c'est la seule déclaration officielle sur le sujet de la part des instances jéhovistes. Elle a le mérite de répondre à certaines questions, mais en évoquent d'autres. Les réponses apportées sont claires: il s'agissait de protéger le dernier bureau en activité en Europe. La déclaration était volontairement ambigüe; il s'agissait de faire croire aux autorités suisses que les Témoins de Jéhovah qui refusaient le service militaire le faisaient de leur propre chef, et que des "centaines" de Témoins de Jéhovah faisaient leur service militaire, ce qui semble faux suivant la déclaration de l' Annuaire de 1987 des Témoins de Jéhovah précédemment cité qui affirmait que "la plupart des Témoins de Jéhovah ont refusés de faire le service militaire". Ainsi, le rédacteur de cette déclaration incluait sans le préciser les maris non Témoins de Jéhovah et les non-baptisés — qui ne sont pas considérés comme Témoins de Jéhovah suivant la doctrine jéhoviste — et apparemment quelques véritables Témoins de Jéhovah.

Le vrai problème et de nouvelles interrogations résident ici:

  • Soit il était encore possible à l'époque d'être Témoin de Jéhovah et faire son service militaire, même dans un pays neutre ou en tout cas qui n'était pas en guerre, et dans ce cas, on se demande pourquoi dans tous les autres pays qui n'étaient pas en guerre, le service militaire était interdit suivant la théorie actuelle des dirigeants jéhovistes;
  • Soit il n'était plus possible de faire son service militaire une fois Témoin de Jéhovah et les autorités jéhovistes suisses ont sciemment menti.

La responsabilité de ce texte est attribuée à une personne extérieure au mouvement, en l'occurrence un avocat. Néanmoins, à titre de comparaison, il faut noter que ce fut pratiquement le cas pendant longtemps pour la déclaration antisémite et collaboratrice de juin 1933 adressée au Chancelier par les Témoins de Jéhovah allemands, jusqu'à ce que des historiens extérieurs au mouvement ne démontrent que ce n'était pas Paul Balzereit — qui se fait littéralement vilipendé dans l' Annuaire des Témoins de Jéhovah de 1974 comme étant un traître à la cause jéhoviste — mais bien Joseph Rutherford qui était l'auteur du texte présentant les Témoins de Jéhovah comme souhaitant s'accommoder du régime de Hitler et manifestant la même antipathie que ce dernier envers les États-Unis et les milieux juifs de New York. Dans tous les cas, même s'il fut rédigé par un de leur avocat, les autorités suisses jéhovistes furent bien les signataires de ce texte.

Il ne reste que l'argument de la coupure d'avec le siège mondial à partir d'octobre 1942, puis de la réprimande publique de 1947. S'il est vrai qu'il dédouane les autorités internationales, il n'empêche que cet argument tendrait à démontrer que les autorités jéhovistes suisses ont bel et bien utilisé un artifice peu recommandable pour ne pas prêter le flanc aux critiques de la part des gouvernants suisses.

Voir aussi

Références

  1. Arrowup.png "Déclaration" de 1943 des Témoins de Jéhovah suisses, sur bdsr.org. Copie archivée du 5 avril 2008. Consulté le 23 mars 2011
  2. Arrowup.png Fillaire, Bernard; Tavernier, Janine (2003) (français), Les sectes, Paris: Le Cavalier Bleu, Collection Idées reçues, pp. 90-91 (ISBN 2-84670-054-0)
  3. Arrowup.png Lettre embarrassée de la Watch Tower, datée de 1982, sur bdsr.org. Copie archivée du 5 avril 2008. Consulté le 25 décembre 2011