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La Tour de Garde du 15 décembre 1940

De Tj-encyclopédie
La Tour de Garde du 15 décembre 1940
Revue La Tour de Garde
Date 1940
Année 1940
Éditeur Watch Tower Bible and Tract Society

La question de la persécution des enfants de Témoins de Jéhovah aux États-Unis, et plus particulièrement le refus du salut au drapeau dans les établissements scolaires, occupe le cœur de ce numéro. Le conflit entre l'obéissance à la loi divine et les exigences des autorités civiles y est présenté comme une épreuve théologiquement nécessaire, inscrite dans une continuité prophétique qui va d'Abel jusqu'aux croyants contemporains.

La question de la garde des enfants retirés à leurs parents par décision judiciaire, en raison de leur refus de contraindre leurs enfants au salut au drapeau, y est traitée à la fois sur le plan pratique et sur le plan doctrinal. L'épuisement des recours juridiques disponibles est reconnu, et une réponse spirituelle est proposée en substitution : la persécution y est interprétée comme la preuve même de la fidélité à Jéhovah, et non comme un échec des institutions.

Analyse

Croyances

Job 2:5 et la souffrance comme procès cosmique

L'ensemble des développements de ce numéro repose sur une relecture unique : le défi que Job 2:5 met dans la bouche du Diable, selon lequel aucun humain ne resterait fidèle à Dieu sous une pression extrême, y est présenté comme resté ouvert jusqu'au temps présent, de sorte que chaque croyant — enfant compris — doit « prouver que le Diable est menteur ».[1] Ce déplacement est considérable : d'un récit sapientiel portant sur un individu unique, le texte tire une doctrine générale de la permission divine de la souffrance, applicable à tout consacré. La vindication du nom et de la souveraineté de Jéhovah occupe depuis 1929 le rang de doctrine première dans l'enseignement de la Société Watch Tower, supplantant la rançon comme axe organisateur ; le présent exposé en constitue une application au domaine de l'épreuve individuelle.[2]

De cette matrice découle mécaniquement la doctrine de la permission divine : aucune persécution n'atteint le consacré sans la connaissance et l'autorisation de Jéhovah, affirmation qui s'appuie sur le raisonnement des moineaux de Matthieu 10:29-31.[3] L'exégèse courante de ce passage y reconnaît un raisonnement rabbinique classique du moindre au plus grand, prononcé par Jésus précisément au moment où il prépare ses disciples à l'opposition : le message n'est pas qu'ils éviteront l'épreuve, mais qu'ils ne l'affronteront jamais hors de la surveillance du Père.[4][5] L'usage qui en est fait ici va plus loin que cette lecture consolatrice : couplé au défi satanique, il fait de l'épreuve non un accident toléré mais un dispositif probatoire voulu, dont l'issue engage l'honneur divin.

Le même schéma commande l'attribution des calamités naturelles. Le séisme roumain de novembre 1940, qualifié d'« acte de Dieu » par la presse new-yorkaise, est réattribué à Satan sur la foi d'Éphésiens 2:2, 2 Corinthiens 4:4 et de l'apaisement de la tempête en Luc 8:23-25.[6] Cette exégèse n'est pas inventée de toutes pièces : plusieurs commentateurs protestants, dont Adam Clarke, avaient supposé que la tempête du lac fut « probablement excitée par Satan, le prince de la puissance de l'air », formule empruntée à Éphésiens 2:2, et l'on a noté que le verbe grec employé pour réprimander le vent est celui-là même qui sert à réprimander les esprits mauvais.[7][8] D'autres exégètes demeurent réservés sur cette origine satanique.[9] L'argument reçoit ici une fonction inédite : dédouaner entièrement le Créateur des désastres, présentés comme une stratégie satanique destinée à faire haïr Dieu, et réserver la qualification d'« acte de Dieu » aux seules interventions précédées d'un avertissement public.[10] Le dualisme des deux organisations antagonistes, exposé dès mars 1925, trouve dans cette question météorologique et sismique son application la plus concrète.

Le Christ constitue le cas exemplaire de ce dispositif. Sa souffrance n'est pas seulement rédemptrice, elle est probatoire : il lui fallait prouver son intégrité sous les conditions les plus sévères pour réfuter le mensonge du Diable, selon Hébreux 5:8-9.[11] Cette articulation subordonne la christologie de la rançon à la doctrine de la vindication : le sacrifice paie le prix correspondant à ce qu'Adam a perdu, mais l'obéissance apprise par les souffrances sert d'abord de démonstration, et par là de modèle imposé au croyant ordinaire.

La persécution convertie en signe d'élection

La chaîne scripturaire qui va d'Abel aux prophètes, puis à Jésus, puis aux Témoins de 1940, est mobilisée comme preuve que la souffrance distingue le vrai serviteur de Dieu, avec pour verset-pivot 2 Timothée 3:12 et pour catalogue le onzième chapitre de l'épître aux Hébreux.[12] L'exégèse traditionnelle de 2 Timothée 3:12 distingue la simple profession de foi, tolérée par le monde, de l'attachement résolu aux devoirs de la piété, qui suscite l'inimitié ; Hébreux 12:1-3 dépeint pour sa part les champions antérieurs de la foi comme des spectateurs encourageant les coureurs actuels.[13][14] L'appropriation opérée ici transforme cette exhortation à l'endurance en critère d'identification : subir l'hostilité devient une confirmation de la justesse de la position tenue.

Ce mécanisme est un objet classique de la sociologie des religions. Max Weber désigne sous le nom de théodicée du désavantage l'explication religieuse que les groupes marginalisés donnent de leur propre infortune, en la présentant comme une épreuve de foi assortie de récompenses futures.[15][16] La discrimination et la persécution ont effectivement accompagné l'implantation de nombreux nouveaux mouvements religieux, et la souffrance collective est devenue un objet d'enquête universitaire à part entière.[17][18] La conséquence logique d'un tel dispositif est qu'aucune réaction hostile ne peut plus valoir comme indice d'erreur : la réfutation extérieure en devient structurellement impossible.

L'actualisation de Matthieu 24 verrouille le raisonnement. Le « malheur à celles qui sont enceintes et à celles qui allaitent » de Matthieu 24:19 est appliqué directement aux parents Témoins poursuivis en 1940.[19] L'exégèse courante y voit non une malédiction mais une expression de compassion envers des femmes physiquement empêchées de fuir rapidement, dans le cadre du discours du mont des Oliviers.[20][21] Le transfert opéré ici est double : le malheur cesse de viser une fuite militaire pour désigner une procédure judiciaire, et l'objet de la compassion devient le parent traduit devant un tribunal. La menace n'était pas théorique : dans plusieurs États, les enfants expulsés pour refus du salut étaient réputés en absence illégale et leurs parents exposés à des poursuites pour incitation à la délinquance juvénile, passibles de cinquante dollars d'amende et de trente jours d'emprisonnement.[22] L'application de Matthieu 24:9 aux persécutions contemporaines reprend ici sans l'infléchir la lecture posée un mois plus tôt par La Tour de Garde du 15 novembre 1940, détaillée dans la fiche  ; l'apport propre de ce numéro est l'extension du dispositif au verset 19, donc à la cellule familiale prise comme unité persécutée.[23]

L'horizon de ce schéma est l'anéantissement de la chrétienté à Harmaguédon, désigné comme l'« œuvre étrange » de Jéhovah d'après Ésaïe 28:21-22.[24] Le texte d'Ésaïe désigne originellement un jugement que Dieu retourne, de manière inattendue, contre son propre peuple élu ; l'application qui en est faite ici en fait le sort des institutions religieuses persécutrices, ce qui referme le cercle ouvert par la théologie de la persécution : les persécuteurs d'aujourd'hui sont les condamnés de demain.

Idolâtrie du drapeau, théocratie et devoir de témoigner

Le salut au drapeau est qualifié de « cérémonie religieuse » et rattaché à l'interdit des images de Exode 20:3-5, Deutéronome 5:8-9 et 1 Jean 5:21.[25] Cette qualification est décisive sur le plan juridique autant que doctrinal : requalifier un rituel civique en acte cultuel permet de réclamer la protection constitutionnelle de la liberté de culte. La position remonte à 1935, année où les Témoins de Jéhovah déclarèrent que le salut violait le commandement contre l'adoration des images, position immédiatement suivie de l'exclusion scolaire de Lillian et William Gobitas à Minersville.[26] L'invocation de 1 Jean 5:21 élargit notablement l'interdit : les commentateurs y lisent l'abstention de toute adoration d'images ou de créature quelconque, et jusqu'à l'idole intérieure que constitue tout objet aimé ou craint plus que Dieu.[27][28] C'est cette extension qui rend possible le passage de la statue de métal au drapeau de tissu. L'épuisement déclaré des recours judiciaires, qui conduit la Société Watch Tower à annoncer qu'elle ne peut plus intervenir dans cette question, constate ainsi doctrinalement la défaite subie devant la Cour suprême le 3 juin 1940 dans l'affaire Gobitis, tranchée par huit voix contre une.[29][30] Les conséquences de cet arrêt ont déjà été exposées dans La Tour de Garde du 1er décembre 1940 et sont consignées dans la fiche .

Le refus n'est intelligible qu'adossé à la doctrine théocratique, qui range tous les gouvernements humains parmi les adversaires du Royaume : ce numéro va jusqu'à placer sur le même plan « république » et « gouvernement fasciste », tous deux réputés régis par des dictateurs, et décrit les États-Unis comme passant rapidement dans la classe totalitaire.[31] L'assimilation d'une démocratie constitutionnelle aux régimes corporatistes européens prolonge la réinterprétation de Romains 13 opérée en juin 1929, qui avait retiré aux États la qualité d'« autorités supérieures » pour l'attribuer à Dieu et au Christ ; la fiche en retrace le détail. La singularité de l'exposé de décembre 1940 tient à ce que cette équivalence est formulée alors même que la protection constitutionnelle américaine est invoquée dans les mêmes pages : le texte réclame à un État ce qu'il lui dénie par ailleurs toute légitimité à accorder.

Le versant positif de ce refus est l'obligation de témoigner, érigée en condition du salut et rattachée à Exode 9:16.[32] Le verset y est lu comme établissant que Dieu maintient son adversaire en vie afin que son nom soit publié par toute la terre. L'exégèse traditionnelle de ce passage y voit effectivement la raison pour laquelle l'Égypte ne fut pas détruite d'emblée : les plaies devaient servir de témoignage aux nations environnantes sur l'existence d'un Dieu unique.[33][34] Transposée, cette exégèse fournit une explication à la survie prolongée du Diable et fait de la proclamation mondiale l'une des deux conditions préalables à l'intervention divine — ce qui achève de convertir un refus négatif en campagne publique offensive, et donc en cause de la persécution elle-même. Le chiffre de plus de trois cent trente-cinq millions d'exemplaires distribués depuis 1918, avancé pour établir que l'avertissement a bien été donné, transforme une statistique d'activité en preuve juridique de la responsabilité des destinataires.[35]

L'enfant sujet religieux et le conflit avec l'école

Le déplacement doctrinal le plus notable de ce numéro consiste à reconnaître à l'enfant parvenu à l'« âge de raison » une position personnelle devant Jéhovah : dès lors qu'il prend consciemment parti, il doit prouver son intégrité pour obtenir la vie éternelle et doit donc être soumis à la persécution que Satan lui inflige et que Dieu permet.[36] La logique du procès cosmique est ainsi transférée du croyant adulte au mineur, et il en découle une instruction pratique explicite : permettre à l'enfant de suivre la voie qui prouve sa fidélité, même au prix de l'exclusion scolaire.[37]

L'argumentation scripturaire de cette capacité spirituelle enfantine repose sur Psaumes 8:2 et Matthieu 21:15-16.[38] En citant le psaume, Jésus valide la louange des enfants du temple comme moyen par lequel Dieu réduit ses adversaires au silence : le vrai culte n'y dépend ni du statut, ni de l'âge, ni de la compréhension intellectuelle.[39][40] La version grecque substitue par ailleurs « louange » à la « force » du texte hébreu, nuance qui sert directement l'argument.[41] Ces exemples bibliques sont ici mobilisés pour une fin précise : soutenir qu'un enfant retiré à ses parents et confié à une institution religieuse pourra témoigner devant ses tuteurs, ce qui retourne en occasion providentielle une mesure de placement subie.[42]

Le versant parental de cette doctrine s'appuie sur Genèse 18:19, Deutéronome 6:6-7 et 2 Timothée 3:15.[43] Le terme grec employé dans ce dernier passage désigne le nourrisson ou le tout jeune enfant, et les commentateurs rappellent la maxime juive fixant à cinq ans le début de l'enseignement des Écritures.[44][45] Ce socle scripturaire est invoqué pour poser l'instruction religieuse comme obligation divine primant sur l'exigence de l'État éducateur, ce qui constitue le nœud du conflit : deux autorités revendiquent simultanément la formation du même enfant, et le numéro tranche en faveur de la famille croyante tout en enjoignant aux parents de déclarer devant le conseil scolaire leur respect des lois du pays non contraires à la loi de Dieu.[46] Cette déclaration de loyauté conditionnelle, doublée de la remise de la brochure Loyauté, vise à dissocier objection cultuelle et déloyauté civique — dissociation que la juridiction suprême venait précisément de refuser d'entériner.

Deux espérances et une classe céleste numériquement close

L'exposé sur l'accès au ciel articule une anthropologie sotériologique en deux étages : une classe céleste de 144 000 membres tirée d'Apocalypse 7 et 14, à laquelle seule s'applique la nécessité de « naître de nouveau », et une « grande foule » aux perspectives terrestres, les deux groupes apparaissant conjointement dans le numéro sous les appellations de « reste » oint et de Jonadabs.[47] La distinction repose sur une lecture positionnelle des deux visions : les 144 000 sont vus debout « avec l'Agneau » en Apocalypse 14:1 et qualifiés de prémices rachetées d'entre les hommes, tandis que la grande foule se tient « devant l'Agneau » en Apocalypse 7:9.[48] La relocalisation terrestre de cette seconde classe, décidée à l'assemblée de Washington du 3 juin 1935, est ici traitée comme un acquis dont la démonstration n'est plus à faire ; la fiche en retrace la mise en place, déjà appliquée dans La Tour de Garde du 1er novembre 1940.

L'apport spécifique de ce numéro est l'argument du verrou pentecôtiste, qui ferme rétrospectivement l'accès céleste à tous les fidèles antérieurs. Abel, Abraham, David et jusqu'à Jean-Baptiste sont exclus du ciel au motif qu'ils moururent avant que l'esprit fût répandu, Jean 7:39 établissant que celui-ci n'avait pas encore été donné parce que Jésus n'était pas encore glorifié, et Actes 2:34 que David n'est pas monté au ciel.[49] L'exégèse courante de Jean 7:39 confirme que c'est à l'ascension que l'esprit devient la possession du Crucifié ressuscité, mais elle maintient que les croyants antérieurs avaient déjà reçu l'esprit comme principe de régénération et de sanctification, la Pentecôte apportant une mesure élargie de ses dons plutôt qu'une nouveauté absolue.[50][51] La lecture retenue ici durcit cette distinction en barrière absolue, ce que confirme l'usage de Matthieu 11:11 : le plus grand des prophètes nés de femme demeure inférieur au moindre dans le Royaume, donc n'y est pas entré.[52] D'autres commentateurs lisent ce même verset comme désignant le privilège des croyants de l'ère nouvelle sans en conclure à l'exclusion céleste de Jean.[53]

L'ensemble est rattaché à Genèse 3:15 : la « semence » promise est identifiée au Christ, et les membres fidèles de son corps y sont adoptés, ce qui fait du groupe des 144 000 l'accomplissement de la promesse édénique.[54] Les héros de la foi d'Hébreux 11, exclus du ciel, sont reversés dans la catégorie des princes terrestres ressuscités, représentants visibles du gouvernement invisible.[55] Il en résulte une hiérarchisation à conséquences pratiques : les mêmes personnages qui, dans la section sur la persécution, servent de modèles d'endurance aux Témoins contemporains, se voient dans la section céleste assigner une espérance inférieure à celle du reste oint.

Le siège de Jérusalem daté de 606 avant notre ère

Le siège de Jérusalem par Babylone est daté de 606 avant notre ère et donné comme exemple d'« acte de Dieu » dûment annoncé, les prophètes Ésaïe, Jérémie et Ézéchiel ayant averti pendant cent cinquante ans.[56] Cette date n'est pas anodine : elle constitue le point de départ du comput des 2 520 ans qui aboutit à 1914 comme terme des « temps des Gentils », et sa mention incidente dans un développement sur les calamités atteste que le système chronologique alors en vigueur retenait encore 606 et non 607. Le décalage avec la chronologie académique, qui situe la destruction de Jérusalem en 587 avant notre ère sur la base de données astronomiques et de documents cunéiformes babyloniens, était déjà établi à l'époque de cette publication. La fiche Les Temps des Gentils reconsidérés et l'article 607 documentent le détail de ce dossier chronologique.

Organisation et histoire

L'épuisement des recours judiciaires et le déplacement du conflit

La déclaration la plus lourde de conséquences de ce numéro est de nature institutionnelle : après avoir saisi toutes les juridictions disponibles dans les affaires de salut au drapeau, la Société Watch Tower annonce qu'elle se trouve désormais dans l'impossibilité d'intervenir davantage en faveur des parents et des enfants exclus des écoles.[57] Cette reddition juridique fait suite à l'arrêt Minersville School District v. Gobitis, rendu le 3 juin 1940 par la Cour suprême des États-Unis à huit voix contre une, qui valida l'exclusion scolaire de Lillian et William Gobitis, âgés de douze et dix ans, pour refus de saluer le drapeau et de réciter le serment d'allégeance.[58] La formulation retenue — la plus haute juridiction du pays se serait dérobée à la garantie constitutionnelle de liberté de conscience et aurait abandonné aux conseils scolaires le soin de fixer leurs propres règles[59] — enregistre donc une défaite définitive dans la voie que le mouvement avait privilégiée depuis que la position sur le salut au drapeau avait été formalisée en 1935.[60]

Ce verrou judiciaire ne clôt pas le conflit : il en déplace le lieu. La qualification des États-Unis comme évoluant rapidement vers la classe des États totalitaires, alors même qu'ils se réclament de la démocratie et garantissent la liberté de culte[61], marque un durcissement par rapport aux numéros précédents de l'automne 1940, où la persécution américaine était encore imputée à des acteurs particuliers — fonctionnaires assermentés, foules, prêtres catholiques — plutôt qu'à la nature même du régime, ainsi que l'établit La Tour de Garde du 15 novembre 1940.[62] L'affrontement institutionnel décrit ne se limite d'ailleurs pas à l'expulsion des élèves : le retrait de la garde parentale sous prétexte d'incapacité et le placement des enfants auprès d'opposants déclarés à la Théocratie[63] correspondent à un dispositif juridique réel, les élèves exclus étant tenus pour absents illégalement et leurs parents passibles de poursuites pour incitation à la délinquance juvénile, avec des peines pouvant atteindre cinquante dollars d'amende et trente jours d'emprisonnement.[64]

Le troisième volet de cet affrontement apparaît dans les récits de terrain, où le rapport aux forces de l'ordre occupe une place centrale : à Elsinore, en Californie, un prédicateur est interpellé après des violences de foule, accusé de vendre des livres et d'avoir porté des armes lors des incidents récents, puis interrogé sur son refus du salut au drapeau et sur sa nationalité roumaine.[65] Ce type d'incident s'inscrit dans une séquence documentée de violences collectives — environ 1 500 cas recensés aux États-Unis entre 1933 et 1951, dont une part considérable dans les mois qui suivirent l'arrêt du 3 juin 1940 —, que le procureur général adjoint Francis Biddle avait dénoncées publiquement lors d'une émission radiophonique nationale le 16 juin 1940.[66] La défaite devant la Cour suprême laisse ainsi les fidèles exposés sur le terrain sans la protection institutionnelle que le siège avait jusqu'alors revendiquée.

Brooklyn comme instance de consigne face à l'impasse

Privés de recours, les parents ne s'adressent ni à un avocat local ni à leur congrégation, mais écrivent au siège pour lui demander « Que pouvons-nous faire, et que peut faire la Société pour nous et nos enfants ? » [67] La formulation même de la question est révélatrice du fonctionnement de l'organisation en 1940 : la conduite à tenir dans un conflit avec une autorité scolaire locale n'est pas laissée à l'appréciation des intéressés, mais remonte à Brooklyn, qui y répond par voie de périodique à destination de l'ensemble du corps.[68]

La réponse apportée prend la forme de directives opérationnelles uniformes : permettre à l'enfant qui a pris volontairement position de refuser le salut, saisir l'occasion de l'expulsion pour témoigner devant le conseil scolaire, déclarer à cette occasion le respect de la loi du pays et du drapeau comme symbole ainsi que l'obéissance à toutes les lois non contraires à la loi divine, et remettre au conseil la brochure Loyauté.[69] L'échec judiciaire est ainsi converti en occasion de prédication encadrée : le conseil scolaire, jusque-là adversaire dans une procédure, devient un auditoire à qui l'on remet de la littérature. Cette reconversion illustre ce que la sociologie wébérienne des sectes désigne comme une « théodicée du désavantage », c'est-à-dire l'élaboration d'une justification religieuse de la souffrance et du désavantage subis, qui les explique comme épreuve de foi tout en promettant une récompense à ceux qui persévèrent.[70] Le mécanisme est ici entièrement institutionnalisé : ce n'est pas seulement une interprétation de l'épreuve qui est proposée, mais un protocole de conduite dont chaque étape est prescrite depuis le centre.

L'appareil de prédication : comptabilité, dispositif et preuve de masse

La stratégie prescrite s'appuie sur une machine de diffusion déjà rodée, dont ce numéro livre plusieurs éléments chiffrés et pratiques. Le chiffre revendiqué de « imprimé en des millions de livres, en de nombreuses langues, dont plus de 335 millions d'exemplaires ont été distribués sur toute la terre » depuis 1918, auquel s'ajoutent les centaines de millions de tracts et de périodiques[71], n'a pas ici une fonction d'autocélébration administrative : il sert d'élément de preuve dans une démonstration juridico-théologique, établissant que le monde a reçu la notification préalable qui empêche de qualifier Har-Maguédôn d'accident imprévisible.[72] Le volume de production devient ainsi un argument, et la comptabilité de l'imprimerie une pièce du dossier eschatologique.

À l'échelle de l'individu, le même principe de quantification est à l'œuvre. L'activité est mesurée en heures et en publications placées — treize livres Religion et vingt-trois brochures en quatre heures de travail à Elsinore[73] —, ce qui suppose un système de remontée d'information déjà normalisé. Le prédicateur dispose par ailleurs d'un statut opposable : la carte d'identification présentée aux policiers et la revendication d'un droit de distribuer de la littérature contre contribution volontaire sans licence[74] constituent un équipement juridique délivré par l'organisation à ses membres, destiné précisément aux contrôles que l'arrêt du 3 juin 1940 a rendus plus fréquents. Les supports matériels complètent ce dispositif : enregistrements phonographiques de conférences servant à attirer une vingtaine de personnes à une réunion d'étude dans le comté de Salop, en Angleterre[75], et véhicule personnel transformé en surface de propagande par l'inscription « Rendez gloire à Jéhovah » apposée à l'arrière.[76]

Armature territoriale et conventions nationales

Cette centralisation ne serait pas opérante sans un maillage local, dont les récits de terrain livrent le vocabulaire administratif. La mention d'un homme devenu « publieur » du Royaume après avoir reçu le livre Ennemis, puis nommé responsable territorial de l'unité centrale de Birmingham[77], atteste l'existence en 1940 d'une division du travail formalisée à l'échelle de la congrégation : un statut d'entrée, une répartition géographique du territoire à couvrir et une charge locale chargée de l'administrer. La Salle du Royaume est mentionnée comme le point de rattachement physique de cette structure.[78]

Les conventions théocratiques viennent périodiquement souder ce maillage à l'échelle nationale : la rencontre fortuite rapportée entre deux hommes séparés depuis deux ans a lieu lors de la convention de Manchester, en Angleterre.[79] Ce détail confirme que la vie conventionnelle britannique se poursuit en 1940, alors que l'organisation se décrit comme légalement empêchée dans toute l'Europe continentale et au Canada, l'Angleterre faisant figure de dernier État lui conservant sa faveur, ainsi que l'établit La Tour de Garde du 15 novembre 1940.[80] La mise en avant de témoignages anglais dans un numéro consacré à l'étranglement judiciaire du mouvement aux États-Unis dessine ainsi une géographie inversée par rapport aux décennies précédentes, où la métropole américaine constituait l'espace de liberté et l'Europe celui de l'interdiction.

Contenu

Persécution

L'unique voie d'accès à la vie éternelle est présentée comme passant exclusivement par Jésus-Christ, dont le nom doit être porté par tout croyant obéissant.[81] Les membres du « petit troupeau » sont désignés comme les futurs héritiers spirituels du Royaume, tandis que la « grande foule » constituerait les futurs habitants terrestres, tous appelés à se rassembler sous la houlette du « roi théocratique ».[82] Quiconque se déclare ouvertement en faveur de la Théocratie et de son roi deviendrait ainsi une cible pour les persécutions orchestrées par Satan et ses agents.[83]

Les enfants persécutés

Les parents dévoués à Dieu et au Christ sont présentés comme ayant le devoir d'enseigner à leurs enfants les principes du Royaume, conformément à des textes tels que Genèse 18:19, Deutéronome 6:6-7 et 2 Timothée 3:15.[84] Les enfants ainsi instruits se trouveraient immédiatement exposés aux persécutions des partisans de l'adversaire dès lors qu'ils choisissent le parti de Dieu et de son Royaume.[85]

Tous les régimes totalitaires sont dépeints comme adversaires de Jéhovah et de son Royaume, contraignant les enfants à se conformer aux règles de l'État corporatiste sans tenir compte de leurs convictions religieuses.[86] Les États-Unis eux-mêmes, bien que se réclamant de la démocratie et garantissant la liberté de culte, sont décrits comme évoluant rapidement vers cette classe totalitaire.[87] Des enfants de Témoins seraient expulsés des écoles au seul motif qu'ils refusent de s'incliner devant quoi que ce soit de terrestre, conformément au commandement divin tiré de Deutéronome 5:8-9 et de 1 Jean 5:21.[88] Lorsque les parents refusent de contraindre leurs enfants à enfreindre la loi divine, les autorités civiles priveraient ceux-ci de la garde de leurs enfants sous prétexte d'incapacité parentale, confiant la tutelle à des opposants à la Théocratie.[89]

Face à cette situation, des parents en détresse écriraient à la Société Watch Tower pour lui demander « Que pouvons-nous faire, et que peut faire la Société pour nous et nos enfants ? » La Société Watch Tower est présentée comme ayant jusqu'alors recouru à tous les recours juridiques disponibles pour protéger ces enfants et leur famille.[90]

La Société Watch Tower est présentée comme ayant tenté d'obtenir des décisions conformes aux garanties de la Constitution fédérale et des constitutions des différents États.[91] Bien que la Constitution des États-Unis garantisse la liberté de conscience dans la croyance et le culte, la plus haute juridiction du pays est décrite comme s'étant dérobée à cette garantie constitutionnelle, laissant aux conseils scolaires le soin de fixer et d'appliquer leurs propres règles.[92] Aucune loi n'oblige les adultes à saluer quelque drapeau que ce soit, mais les conseils scolaires ont imposé aux enfants, indépendamment de leurs convictions, de participer à cette « cérémonie religieuse », sous peine d'expulsion et de perte du droit à l'instruction publique.[93] Ayant épuisé tous les recours judiciaires disponibles, la Société Watch Tower se trouve dès lors dans l'impossibilité d'intervenir davantage en faveur de ces parents et enfants dans cette question du salut au drapeau.[94]

Le « réconfort » offert aux affligés s'appuie sur la présentation de Jéhovah comme « Père des miséricordes et Dieu de tout réconfort » conformément à 2 Corinthiens 1:3-4.[95] Ceux qui ont fait alliance pour accomplir la volonté de Dieu sont présentés comme bénéficiant de la sollicitude particulière du Tout-Puissant, qui les inviterait à s'appuyer sur sa parole plutôt que sur leur propre entendement, conformément à Proverbes 3:5-6.[96] Les épreuves et persécutions ne peuvent atteindre les consacrés qu'avec la connaissance et la permission de Jéhovah, chaque enfant dévoué à Dieu étant présenté comme ayant infiniment plus de valeur que les moineaux mentionnés en Matthieu 10:29-31.[97]

L'adversaire de Jéhovah est identifié comme le Diable, dont le défi, lancé depuis l'époque d'Éden, consiste à prétendre que Dieu ne peut placer sur terre des hommes qui lui resteraient fidèles sous la persécution, ainsi qu'il est rapporté en Job 2:5.[98] En réponse à ce défi, Dieu aurait laissé le Diable subsister afin de manifester sa puissance et de faire proclamer son nom sur toute la terre, selon Exode 9:16.[99] Deux choses précises doivent ainsi s'accomplir : le nom de Jéhovah doit être proclamé par ses serviteurs dans le monde entier, puis Dieu exercera sa puissance suprême contre le Diable.[100]

Tout croyant maintenant son intégrité envers Jéhovah est désigné comme un « témoin » obligé de témoigner du nom de Jéhovah et de son gouvernement théocratique, et est par là même opposé au Diable.[101] L'heure serait venue où chaque personne doit se déclarer soit pour soit contre le Royaume de Jéhovah, le Christ Jésus étant présenté comme le grand Juge séparant les approuvés des réprouvés.[102] Quiconque tenterait d'échapper à la persécution en refusant de témoigner serait désigné dans les Écritures comme un « bâtard », Dieu n'étant pas susceptible d'être trompé.[103]

La continuité de la persécution depuis Abel est présentée comme une preuve irréfutable : Abel, premier homme à se déclarer pour Dieu, fut persécuté et tué par l'agent du Diable, et depuis lors jusqu'au dernier des prophètes, tous les témoins de Dieu auraient souffert violence.[104] Le onzième chapitre de l'épître aux Hébreux est cité comme le catalogue divin de ces persécutions, énumérant Gédéon, Barak, Samson, Jephté, David, Samuel et les prophètes qui, « par la foi soumirent des royaumes, accomplirent des actes de justice, obtinrent des promesses » selon Hébreux 11:32-34.[105] Ces hommes fidèles souffrirent toutes sortes de persécutions — moqueries, flagellations, emprisonnements, lapidations, mort par le glaive — parce qu'ils défendaient le Royaume de Dieu, conformément à Hébreux 11:36-38.[106]

Jésus, désigné comme « le témoin fidèle et véritable » de Jéhovah selon Apocalypse 1:5 et Apocalypse 3:14, est présenté comme ayant souffert pour avoir proclamé la vérité du nom de Jéhovah et de son Royaume, les reproches de ceux qui outragèrent Jéhovah étant tombés sur lui, selon Psaumes 69:9.[107] La souffrance du Christ est justifiée théologiquement : il lui fallait prouver son intégrité envers Dieu dans les conditions les plus sévères, réfutant ainsi le mensonge du Diable, en accomplissant Hébreux 5:8-9.[108] La règle établie par ces précédents est présentée comme universelle : « tous ceux qui veulent vivre pieusement doivent souffrir persécution » selon 2 Timothée 3:12, et les prophètes fidèles du chapitre onze des Hébreux forment une « nuée de témoins » servant d'exemples selon Hébreux 12:1-3.[109]

Les Témoins de Jéhovah contemporains sont présentés comme haïs de tous ceux qui s'opposent au Gouvernement théocratique, en accomplissement précis de la prophétie de Matthieu 24:9.[110] La persécution des enfants et de leurs parents par les ennemis de la Théocratie est interprétée comme une tentative de les forcer à violer leur conscience et à manquer à leur intégrité envers Dieu, ce qui conduirait à leur destruction, conformément à Josué 24:15 et Hébreux 10:38-39.[111] Le « reste » oint ainsi que les Jonadabs, futurs membres de la « grande foule », sont présentés comme les serviteurs volontaires du Seigneur qui proclament conjointement le nom de Jéhovah et son Roi, et auxquels s'appliquent les paroles de Jean 15:20-21.[112]

Le temps présent est qualifié de « jour de tribulation » pour le monde, période durant laquelle le Diable enchaîne les malheurs et combat désespérément pour détruire tous ceux qui se rangent du côté du grand Théocrate, selon Apocalypse 12:12-17.[113] La prophétie de Jésus est présentée comme visant expressément la persécution contemporaine des parents et de leurs enfants, la parole de Matthieu 24:19« malheur à celles qui sont enceintes et à celles qui allaitent en ces jours-là » — étant interprétée comme un avertissement précis que parents et enfants souffriraient de nombreux malheurs au temps de cette tribulation.[114]

Lorsqu'un enfant parvenu à l'âge de raison prend consciemment position pour Jéhovah, il est présenté comme devant prouver son intégrité pour obtenir la vie éternelle, et doit donc être soumis aux reproches et à la persécution, Satan veillant à les lui infliger tandis que le Seigneur le permet afin que cet enfant consacré puisse prouver que le Diable est menteur.[115] Arracher un enfant à la garde de ses parents pour le confier à une institution sans Dieu est qualifié de chose cruelle et contraire à la loi fondamentale du pays ; mais ces temps sont présentés comme des temps périlleux, où la liberté est tombée à terre et où les gouvernements mondiaux seraient régis par des dictateurs vicieux et cruels, qu'il s'agisse d'une « république » ou d'un « gouvernement fasciste ».[116]

Même si l'enfant est injustement arraché à ses parents en raison de sa fidélité à Dieu et confié à une institution religieuse, il est avancé que Dieu peut faire tourner cette situation au bien de l'enfant et à l'honneur de son nom.[117] Les petits enfants sont présentés comme des témoins puissants du nom de Dieu et du Royaume, et leur témoignage rendu devant leurs tuteurs peut contribuer à l'honneur du nom de Jéhovah, comme l'illustrent les exemples bibliques de 1 Samuel 3:1-18, Psaumes 8:2, Matthieu 21:15-16, 2 Rois 5:1-4, 2 Chroniques 24:1-4 et 34:14, ainsi que Daniel 1:3-21.[118]

La chose la plus importante est présentée comme le témoignage rendu au nom de Jéhovah et à son Gouvernement théocratique, tant les parents que les enfants devant garder à l'esprit que ce témoignage constitue leur obligation primordiale.[119] Lorsque ce témoignage fidèle attire reproches et persécutions, il est conseillé de les supporter joyeusement, avec la détermination de rester fidèle à son alliance avec Jéhovah.[120] La vie éternelle est décrite comme le don de Jéhovah Dieu par Christ Jésus, accordé uniquement à ceux qui maintiennent leur intégrité, tandis que la destruction éternelle attend ceux qui sont infidèles à Dieu et à son Roi, selon Jean 3:36.[121]

Une synthèse pratique est finalement proposée à l'intention des parents dont les enfants sont persécutés : si l'enfant a pris volontairement position pour Jéhovah et son Roi et croit consciencieusement que le salut formel et religieux d'un drapeau constitue un acte d'idolâtrie contraire à la loi de Dieu, il convient de lui permettre de suivre la voie qui prouve sa fidélité.[122] Si l'enfant est expulsé de l'école, il est recommandé aux parents et aux enfants de saisir l'occasion de témoigner clairement et avec insistance devant le conseil scolaire, en expliquant pourquoi l'enfant adopte cette position et en faisant valoir que parents et enfants respectent profondément la loi du pays et le drapeau comme symbole, et obéiront à toutes les lois du pays qui ne sont pas en violation de la loi de Dieu.[123] Il est également conseillé de présenter au conseil scolaire la brochure intitulée Loyauté[124] et d'autres publications similaires expliquant pourquoi quiconque a contracté une alliance avec Dieu doit y rester fidèle.[125]

Aller au ciel

Le ciel est présenté comme l'habitation de Jéhovah Dieu, le grand Créateur, qui déclare dans sa Parole : « Le ciel est mon trône et la terre mon marchepied » selon Ésaïe 66:1, Jéhovah étant l'unique être immortel selon 1 Timothée 6:16.[126] L'homme, formé des éléments de la terre et décrit comme terrestre selon Ésaïe 45:12-18, ne pourrait habiter le ciel qu'en étant transformé d'une créature humaine en créature spirituelle.[127]

La doctrine enseignée universellement par la « chrétienté organisée » selon laquelle tous les hommes, femmes et enfants bons iraient au ciel à leur mort est présentée comme entièrement dépourvue de fondement scripturaire.[128] Cette thèse repose, selon l'exposé, sur la fausse doctrine de l'immortalité inhérente de l'âme humaine, qui ramènerait la mort à une simple transition d'une condition de vie terrestre vers une condition de vie céleste ou infernale, la terre n'étant qu'un incubateur produisant des créatures destinées à l'un ou l'autre de ces deux lieux.[129]

Le cas typique d'un homme d'affaires estimé, membre d'une église et bienfaiteur de ses concitoyens, dont le clergé affirme sans hésiter aux funérailles qu'il est entré immédiatement au ciel, est invoqué comme illustration de cette erreur.[130] Or, Abel, Énoch, Abraham, Isaac et tous les prophètes de Dieu reçurent son approbation selon Hébreux 11:1-39, et le roi David lui-même est décrit comme un homme selon le cœur de Dieu selon Actes 13:22 ; pourtant aucun d'eux ne serait allé au ciel, l'apôtre Pierre déclarant explicitement à la Pentecôte : « David n'est pas monté au ciel » selon Actes 2:34.[131]

Jean-Baptiste, désigné par Jésus comme le plus grand des prophètes nés de femme selon Matthieu 11:11, est cité comme preuve supplémentaire : celui qui est le moindre dans le Royaume des cieux lui serait supérieur, ce qui implique que Jean lui-même n'y est pas entré.[132] La raison pour laquelle ces hommes fidèles ne sont pas et ne peuvent être au ciel est donnée par Jésus lui-même dans sa conversation avec Nicodème : « Nul n'est monté au ciel » selon Jean 3:13, et il faut naître de l'eau et de l'Esprit pour entrer dans le Royaume de Dieu selon Jean 3:3-6.[133]

Les hommes fidèles d'autrefois, d'Abel à Jean-Baptiste, moururent avant la Pentecôte et avant que l'Esprit saint fût répandu sur les dévoués à Jéhovah et à son Royaume sous le Christ, l'Esprit n'ayant pas encore été donné parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié selon Jean 7:39.[134] La prétention du clergé selon laquelle de nombreuses routes mèneraient au ciel est qualifiée de « totalement fausse et sans fondement dans aucune Écriture de la Bible », une seule voie ayant été désignée par Dieu dans sa Parole pour permettre à l'homme d'entrer dans le royaume céleste.[135]

La « semence » promise en Genèse 3:15 est identifiée au Christ Jésus, et ceux qui deviennent les membres fidèles du « corps du Christ » sont présentés comme adoptés en tant que partie de cette semence, constituant ensemble le Royaume céleste.[136] Les septième et quatorzième chapitres de l'Apocalypse sont cités comme autorité pour affirmer qu'il n'y aura que 144 000 membres, plus le Christ lui-même, dans cette classe du Royaume spécialement favorisée, les 144 000 constituant les membres de « son corps », « l'Église ».[137] Des princes visibles sur la terre, à savoir les hommes fidèles d'autrefois ressuscités, seraient les représentants humains visibles de ce Gouvernement théocratique invisible sous le Christ Jésus le Roi, tous ceux du Royaume céleste invisible devant « naître de nouveau » selon Jean 3:7 et Apocalypse 7:1-8 et 14:1-4.[138]

Jésus est présenté comme s'étant fait homme pour témoigner du nom de Jéhovah et de son Gouvernement théocratique, et pour payer le prix de la rançon et racheter de la mort tous ceux qui croient et obéissent.[139] En raison de sa fidélité à l'alliance de faire la volonté de Dieu, Jéhovah l'aurait ressuscité d'entre les morts et établi Chef de la classe du Royaume céleste, le nommant à la position d'exécuteur en chef de Jéhovah pour toujours, la conclusion étant formulée en majuscules dans le texte : « JAMAIS AVANT CE MOMENT IL N'AVAIT ÉTÉ POSSIBLE POUR UN QUELCONQUE HOMME D'ALLER AU CIEL », le Christ Jésus homme étant présenté comme le premier à y être entré.[140]

« Acte de Dieu »

La notion juridique et populaire d'« acte de Dieu » — définie par les tribunaux comme « un accident inévitable contre lequel le soin et la prudence ordinaires ne peuvent prémunir » — est soumise à un examen scripturaire rigoureux.[141] Le point de départ est un article du New York Daily News du 11 novembre décrivant le séisme catastrophique de Roumanie comme ayant servi la cause des armes britanniques plus efficacement que toute action militaire, qualifiant cet événement d'« acte de Dieu ».[142] Une telle attribution est présentée comme totalement dépourvue d'autorité scripturaire : c'est Satan, et non Dieu, qui est responsable des tempêtes et des calamités similaires, comme l'attestent Éphésiens 2:2, 2 Corinthiens 4:4, Hébreux 2:14 et Luc 8:23-25.[143]

La stratégie de Satan est exposée à travers le livre de Job : en induisant les hommes à croire que Jéhovah est responsable des désastres, Satan chercherait à les amener à haïr Dieu plutôt qu'à l'aimer, comme l'illustrent Job 1:6-22 et 2:1-6.[144] Job lui-même, homme très riche et fidèle serviteur de Dieu, fut frappé d'une tempête qui détruisit sa maison et tua ses enfants, puis affliqé d'ulcères, avant que trois religieux hypocrites ne le tourmentent de fausses accusations et que sa femme ne l'invite à maudire Dieu — autant d'épreuves que Satan aurait suscitées pour démontrer qu'aucun homme ne pouvait rester fidèle à Dieu sous une pression extrême. Job demeura pourtant fidèle, et Satan échoua.[145] Pendant des siècles, Satan aurait fait enseigner aux peuples que tempêtes, insectes ravageurs et autres catastrophes venaient du mécontentement de Dieu, incitant ainsi des multitudes à maudire Dieu et à se détourner de lui.[146]

Les véritables « actes de Dieu » scripturaires sont des interventions annoncées à l'avance : le déluge universel, la destruction de l'armée égyptienne dans la mer Rouge, et le siège de Jérusalem par Babylone en 606 av. J.-C., qualifiés d'actes divins, avaient tous été précédés d'avertissements répétés — par Noé, par Moïse, et par les prophètes Ésaïe, Jérémie et Ézéchiel pendant cent cinquante ans.[147] Aucun de ces événements ne constituait donc un « accident inévitable » au sens juridique du terme : Dieu n'agirait jamais sans avoir donné préalablement une notification complète de ses desseins.[148]

Un grand acte divin est annoncé comme imminent, préfiguré par le déluge et décrit dans les Écritures comme son « œuvre étrange » selon Ésaïe 28:21-22, au cours duquel la sagesse des sages du monde périra.[149] Le prophète Habaquq annonce que Jéhovah marchera avec ses armées célestes pour désoler la terre, battre les nations dans sa colère, et manifester une telle puissance que le soleil et la lune s'arrêteront — ce que toute la création reconnaîtra alors comme l'acte de Dieu.[150] La chrétienté et toute l'organisation de Satan seront entièrement détruites lors d'Harmaguédon, désigné comme « la bataille du grand jour de Dieu Tout-Puissant », la plus grande tribulation qui ait jamais frappé le monde selon Jésus lui-même.[151]

Cet Harmaguédon n'est pas non plus un accident inévitable et imprévisible : depuis 1918, des témoins de Jéhovah auraient été envoyés à travers le monde entier pour porter le message d'avertissement, « imprimé en des millions de livres, en de nombreuses langues, dont plus de 335 millions d'exemplaires ont été distribués sur toute la terre », sans compter les centaines de millions de tracts et de revues comme La Tour de Garde.[152] La responsabilité est présentée comme double : celle des témoins de Jéhovah de porter le message, et celle des destinataires de lui accorder l'attention requise ; refuser d'entendre ou détruire les livres portant ce message ne saurait constituer une excuse.[153] Ceux qui, de bonne volonté et d'un cœur honnête, entendent et obéissent à l'avertissement en se rangeant du côté de Jéhovah et de son Gouvernement théocratique sous le Christ sont présentés comme devant être préservés et conduits à travers la tribulation.[154]

Expériences sur le terrain

Cette rubrique réunit plusieurs récits de prédicateurs relatant leurs rencontres avec les autorités civiles et avec des personnes favorablement disposées au message.[155]

Un pionnier américain raconte avoir été arrêté par une voiture de police dont les officiers lui demandent ce qu'il fait. Après avoir présenté sa carte d'identification et expliqué le fonctionnement de la prédication de porte en porte, il invite les agents à l'accompagner dans son travail pour en juger par eux-mêmes. L'un d'eux l'escorte alors pendant plus d'une heure, montant les escaliers et faisant du porte-à-porte avec lui ; lorsqu'une femme se met en colère contre le message du Royaume, l'officier lui explique que le prédicateur est dans son droit légal et qu'il n'y a rien d'illicite dans cette activité — ce qui calme immédiatement la dame. À la fin de sa tournée, l'officier demande son nom et son adresse, précisant qu'il lui faudra faire un rapport confirmant que tout est en ordre. Une semaine plus tard, un autre policier l'aborde près de sa voiture et lui dit en souriant que sa mère a désormais « Jéhovah à la bouche » depuis qu'elle a reçu des brochures quelques semaines auparavant.[156]

Un correspondant du comté de Salop, en Angleterre, rapporte une soirée d'étude réunissant vingt personnes, dont la plupart sont des jeunes, attirées notamment par des enregistrements de conférences. Les questions sont nombreuses et « pointues » ; le passage sur le spiritisme, identifié à la démonologie, suscite un « chorus d'approbation ». Un homme venu d'une ville voisine déclare que si les intervenants avaient été spirites, il aurait quitté la salle. Une hôtesse affirme préférer ces réunions à l'église, soulignant la différence entre « religion » et « christianisme ».[157]

Un témoignage en provenance de la convention théocratique de Manchester (Angleterre) décrit la rencontre inattendue entre un prédicateur et un homme qu'il avait visité deux ans auparavant à Birmingham, lui laissant le livre Ennemis sans que celui-ci n'y contribue financièrement. Ayant lu l'ouvrage, l'homme y avait trouvé des réponses à ses « problèmes », s'était rapproché de la Salle du Royaume locale, et était devenu depuis lors un « publieur » du Royaume de Jéhovah, désormais responsable territorial de l'unité centrale de Birmingham. Il n'avait jamais pu retrouver le nom de celui qui l'avait visité à l'origine ; leur rencontre fortuite à la convention de Manchester est présentée comme un moment d'intense joie partagée.[158]

Un dernier récit, situé à Elsinore (Californie), relate une confrontation directe avec des policiers survenue après des violences de foule contre des prédicateurs. Le témoin de Jéhovah stationne son véhicule — orné à l'arrière de la mention « Rendez gloire à Jéhovah » — et poursuit sa prédication avec ses enfants malgré la présence policière. Un agent l'accuse de vendre des livres et d'avoir porté des armes lors des récents incidents ; le prédicateur réfute ces accusations, affirme ne pas avoir besoin de permis pour distribuer de la littérature contre contribution, et dénie formellement avoir porté des armes. L'échange devient plus tendu lorsqu'un policier qualifie les publications de « camelote » et demande pourquoi le prédicateur ne salue pas le drapeau ; celui-ci répond en citant Exode 20:3-5, en faisant valoir qu'il a élevé huit enfants et payé plus de quatre cents dollars d'impôts dans l'année. Les questions sur sa nationalité roumaine et ses papiers de naturalisation en cours s'enchaînent, jusqu'à ce qu'un officier feuillette la brochure et demande à la conserver. Malgré l'hostilité du second policier, les prédicateurs repartent après avoir placé treize livres Religion et vingt-trois brochures en quatre heures de travail.[159]


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Références

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  118. La Tour de Garde du 15 décembre 1940, p. 375.
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  123. La Tour de Garde du 15 décembre 1940, p. 375.
  124. La brochure Loyalty (en français : Loyauté) est une publication de la Société Watch Tower datant de 1935.
  125. La Tour de Garde du 15 décembre 1940, p. 375.
  126. La Tour de Garde du 15 décembre 1940, p. 378.
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